Goulotte Gabarrou / Marsigny - Barre des Ecrins - Face sud

January 11, 2020

La face sud de la Barre des Ecrins en cette saison c'est un coin globalement assez "préservé"... Qui souhaite s'y aventurer a forcément de bonnes infos, une bonne analyse, une intuition ou ... du cul ... tout simplement ! En ce qui nous concerne, ce sera un peu des trois dernières options.

 

1/ Vu les pétées de neige mi décembre et le redoux franc des semaines suivantes, je me dis qu'il y a forcément un peu de glace dans la ligne sans grand risque d'avalanches (élément non négligeable car, vu l'étendue des pentes sommitales, la probabilité de se prendre la douche du siècle, d'arracher une cordée de la paroi, ses protections et le support dans lequel elles ont été placées est ... "non nulle", comme dirait JBT...).

2/ L'anticyclone campe sur sa position, le créneau de beau annoncé est monstrueux.

3/ Chose plus inespérée, un léger rafraîchissement semble se profiler, à la faveur d'une fin de perturbe qui vient succomber sur l'ouest des Alpes. 

4/ Reste à trouver un exalté pour partager ces sentiments ... C'est en ce bon vieux Titi, mieux connu sous le nom de Titouf le malicieux, qu'ils trouvent écho même si la perspective de faire 2000 m de D+ et 15 bornes d'approche pour des conditions moisies ne font pas que lui effleurer l'esprit ... Un petit coup de tél à A. Guillaume (merci !) ouvreur de la sortie de gauche et fin connaisseur du massif confortera définitivement nos impressions, l'affaire est entendue. 

 

La ligne a été ouverte au cœur de l'été 1980 par Patrick Gabarrou et François Marsigny. Sa variante de sortie est proposée par Arnaud Guillaume et Sylvain Rivoire en 2006. Pour un ensemble qui ferait ED 5+ M5+ en 8 longueurs. Comme toutes les goulottes sa physionomie dépend beaucoup des conditions du moment mais ici c'est bien sûr exacerbé du fait de son orientation méridionale.

 

Nous partons donc J1 (10/01) de Champhorent vers 11h pour une longue bavante que nous décidons d'avorter au QG Temple Ecrins. Stratégie entendue de partir le lendemain à la fraîche pour absorber les 1000 mètres de dénivelé nous séparant du col des Avalanches avant d'attaquer la goulotte. Le raidar d'accès au refuge dans ce goulet foireux (itinéraire ski IGN) est merdique à souhait mais ses abords sont encore pires, impossible de se frayer un chemin dans ce bordel de sapins. Ayant broyé un ski sur un mauvais appui dans la montée (...), j'atteins le QG quelques minutes après Titi que je vois errer autour du refuge à la recherche de l'entrée d'hiver. Le refuge est quand même bien enfoui et un doute nous habite un instant en pelletant, avec nos lattes, la porte surmontée du panneau entrée lorsque nous réalisons  qu'elle possède une charnière haute nous privant du plaisir de creuser 2 heures de plus pour nous installer ! Une fois faxé à l'intérieur, je commence par réparer mon ski comme on nous a appris à l'ENSA ... du bon boulot. Puis nous popotons costaud en prévision d'une grosse journée. Le refuge en mode bunker est un peu glauque enfoui de la sorte mais il est bien confort, il faut avouer. Nous avons des victuailles pour tenir un siège, on se goinfre, ça manque de houblon quand même ...

 

Le lendemain, 11/01, nous attaquons vers 3h30, on a bien dormi même si Titi a un talent musical certain, du genre plutôt instrument à vent, cuivre baryton. Remonté à bloc, on s'est levé tôt pour tenir l'objectif 6h30 au col sans se fracasser avant de commencer la course... L'approche est absolument féerique sous un ciel complice et chaleureux illuminé par la pleine lune. Quelques passages un peu crasseux quand même dans le raide sur une neige dure et glissante, avec un ski en vrac et sans couteaux mais ça fera bien. Nous atteignons le col dans les temps. On s'équipe en 2spee, hum ce bon kif d'enfiler les grosses qui ont pris l'air pendant 3h à 3500 m, c'est l'heure des onglées ... un p'tit check mutuel, tous les voyants sont au vert, on plonge dans le couloir des Avalanches versant E avec ce sentiment que la journée commence ! La neige est top et nous sommes simplement admiratif de la majestuosité du lieu. C'est quand même raide, on reste concentré surtout qu'on a une attaque à trouver, ce petit couloir secondaire que Seb Constant mentionne dans son topo.

 

Vers 7h30, nous sommes définitivement dans la ligne. La voie "Coup de Barre, j'Écrins le pire", ouverte fin 2012 et un cran au dessus du projet du jour est vite visible. Une pensée émue et respectueuse pour Pierre Labbre et Max Bonniot. On commence donc par remonter environ 100 mètres de pentes de neige facile à 60°. Puis les premiers placages de glace apparaissent. Nous gardons les cordes sur le dos car bien qu'expos, ils sont courts et faciles à grimper. 100 mètres plus loin la partie technique de notre goulotte se dessine enfin sur la gauche,  c'est un soulagement de constater qu'elle est bien fournie même si sa topographie louvoyante semble encore pouvoir dissimuler quelques passages bien fourbus. Nous décidons de sortir les cordes et tirer des longueurs au pied du premier raidar.

 

 

Un peu en avance sur le Titi qui n'a pas un transit coopératif en ce début de matinée, je suis prêt assez vite et me lance dans cette première longueur. Celle-ci déroule bien après un pas raide. 50 mètres et 2 broches plus loin, visiblement en rade de corde pour passer la prochaine section, je fais relais au pied d'un nouveau crux que je réserve lâchement pour Titi à son insu. A ce stade, nous ignorons que nous avons déjà fait 3 longueurs selon la description du topo de S. Constant. Il doit être 9h, on est vraiment bien dans le timing.

 

L'ami Titi me rejoint bientôt, visiblement en train de retrouver des sensations avec l'escalade qui commence véritablement. Il arrive au relais à donf, prêt à en découdre avec une section qui promet d'être "intéressante". Bien que le plus possible excentré sur la droite, je commence à m'en prendre plein la gueule... La glace est très travaillée, beaucoup de formes variées sont à nettoyer avant de se frayer un chemin dans la longueur. Titi semble traverser d'autres sections difficiles plus haut car la corde ralentit de nouveau et malgré le soleil qui commence à être franchement de la partie, je subis les petits appels d'air divers que ma vêture autorise. On est à 3700 et, malgré l'expo sud, ça commence à se ressentir. Le vent de NE annoncé est bien présent, nous sommes abrité mais le vacarmes des rouleaux de bourrasques entre les différents pans de la face sud confère au lieu une atmosphère puissante. Mais bientôt, c'est le bout de corde, je comprends que Titi est au relais, je suis déjà prêt lorsqu'il me fait comprendre de partir. Il a bossé, ça grimpe vite sur l'itinéraire bien nettoyé, j'essaye d'avancer pour tenir l'horaire car, à ce moment, nous pensons toujours ne pas avoir fait la moitié. Dans le haut, je comprend pourquoi ça a pris du temps, c'est franchement raide sur une bonne section, ça grimpe sec mais tout en glace, cette fois c'est sûr les condis sont franchement bonnardes !!! Quand j'arrive au relais, je le félicite "dure la longueur, à mon avis, c'est ça le 5+ ..." lui dis-je, même si nous n'en sommes pas convaincus vu que nous tirons à peine notre 2ème longueur. En vrai, c'est à cet endroit que la voie se sépare en deux sorties (originale à droite, variante à gauche), nous ne le réalisons pas tant la ligne est rocheuse à droite, et en glace à gauche. Puis nous n'avons fait que deux longueurs !?

 

Bref, je poursuis naturellement tout droit (à gauche en vrai) et entame la variante de sortie en l'ignorant. Ça reste très travaillé et le brochage est pas ouf, mais le dur tout de suite après le relais n'est pas si long. De bons pieds sont disposés sur le caillou à droite à gauche et mes talents innés de rochassier sudiste font le reste ... Après une section plus facile dans cette 3ème longueur, je découvre un vaste ruisseling assez raide, plein soleil dans un petit cirque qui promet encore une monstre longueur. Je me dis naïvement qu'il doit s'agir du fameux four dont A. Guillaume m'a parlé et qu'il est là le vrai crux. Short en corde c'est un nouveau relais qui s'impose. 

 

Cette nouvelle longueur sera pour Titi. C'est vrai il fait bon mais la glace, figée, inspire franchement confiance. Elle est dure comme du béton. Ce mur lisse à 3800 ... dément !!! De  bonnes soucoupes fusent ici et là, c'est très très lisse et Titi doit un peu bourriner. Je suis content d'être bien décalé ce coup ci... Il tire une grande longueur, encore 60 mètres et je pars. L'ombre est déjà revenu et je cours après le soleil !!! Dans la longueur, l'ambiance atténuée un temps par le replat du relais, repart de plus belle, le gaz est superbe, je savoure ce moment de grimpe. On ne sait pas bien à quel stade on en est mais je me dit qu'à 3850 à l'alti, on ne peut être très loin de la sortie... Au dessus de notre R4, ça a l'air franchement plus tranquille, je repars illico sans reprendre de matos supplémentaire. Après quelques dizaines de mètre de déniv, une certitude : on est sorti. Je vois, devant mes yeux, les grandes pentes sommitales, plus sèches qu'imaginées finalement. Je fais venir Titi sans relais. Lorsque je le vois apparaître, je lui cri "on est bon !", il lève les pioches entre célébration et étonnement. On a rien compris au topo mais on est sorti, il est 12:30 et pour une fois, on a le temps de profiter de la fin de course.

 

Le haut, en course de neige classique est tout bon, un peu physique. On se paie le luxe d'une pose casse croûte à mi pente : saussebac, fromton et petit Darjeeling Ginger siouplait. En face c'est la montagne qui parade ... Pelvoux, Pic Sans Nom, Les Ailefroides, Les Bans, Les Rouies, etc. Magique. Encore quelques inconnues cependant : condis et vent sur l'arête ? Condis de la descente sud de la brèche Lory et le MTN 95 va-t-il tenir le choc pour assurer un retour pas trop pénible au QG ? (on décide de refaire une nuit à Temple Ecrins, histoire de se la jouer cool et prendre la bagnole frais comme des gardons le lendemain).

 

Tout y f'ra plus que bien, la neige est pas ouf dans la descente côté sud mais ça reste très correct. A 17h15 nous atteignons la tanière pour y ronfler une dernière fois. Au petit matin, un ultime coup d’œil aux géants du massif et nous rejoignons la caisse en 2h30 malgré une descente de merde dans le raide sous le refuge, le reste n'est pas si pénible et le ski tiendra plus ou moins jusqu'au finish !!!

 

Même si le topo ne fût compris dans sa totalité qu'après un post mortem en arrivant au parking, il y a des virées où à peu près tout se déroule comme prévu, ce fût l'une d'entre elle !

Merci à Titi pour avoir partagé cette belle aventure !

 

Un petit topo des conditions de l'ascension le 11/01/2020 ci-dessous.

 

 

 

 

 

 

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Sourires d'en haut

Mathieu Stephan

Aspirant Guide de Haute Montagne

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